
Jaja, une vie pour l'amour.
« L’amour avec un grand A, je l’ai connu, mais j’ai fait de l’amour universel mon emblème. »
Si nous avions tous la chance de rencontrer un ou une Jaja dans notre vie, pour sûr, le monde se porterait mieux. Si je pouvais exaucer un vœu, quel qu’il soit, ce serait sans doute celui-ci : « Que chacun, au cours de son existence, croise la route d'une âme aussi bienfaitrice et résiliente que celle de Jaja.»
Jaja eut une longue mais difficile existence. Faut-il croire que les épreuves se présentent aux plus belles âmes ? À celles capables de les affronter sans s’écrouler, de se battre sans instinct vengeur, de rebondir sans rancune ? Comme si l’humanisme devait être éprouvé. Comme s’il fallait vérifier que, dans les endroits les plus sombres, certaines âmes sont capables de le porter jusqu’au bout, de le défendre jusqu’à le faire vivre au-delà d’elles-mêmes. Jaja — de son nom complet Jeanine Cerda — en était la fervente ambassadrice. Si elle avait dû résumer sa vie en une phrase, je parie que ce serait celle-ci, tirée de sa biographie : « L’amour avec un grand A, je l’ai connu, mais j’ai fait de l’amour universel mon emblème. »Je ne vais pas vous conter sa vie dans le détail. Mais vous devez en connaître les tournants majeurs. Alors, c’est parti. Voyageons un peu au cœur de la bonté humaine…
Jeune, elle a rencontré l’amour de sa vie. Une relation fusionnelle, fidèle, transcendante et surtout, éternelle. Il se nommait Aimé, et je crois qu’il portait magnifiquement son nom, car il fut l’un des hommes les plus chéris sur Terre.Elle ne le connut que deux ans. Deux années suffisantes pour qu’il devienne la moitié de son être. Un miroir d’humilité, de confiance et de loyauté. Ensemble, ils étaient intouchables… Jusqu’à ce que le destin s’en mêle, imposant aux humbles âmes d’inguérissables blessures. Comme tant d’autres, parti au front, Aimé n’en revint jamais.Ce drame propulsa Jaja dans les abîmes. Mais l’univers, dévoué à ses paradoxes, demeura présent pour lui venir en aide avant qu'elle ne s'écroule. Il se manifesta à elle, lui offrant, après la punition suprême, l’inespéré cadeau divin. Un présent qui redonna la vie à Jaja et à Aimé la force nécessaire pour poursuivre la sienne : une grossesse.Un fils naquit, Jean-Aimé, que beaucoup surnommeront par affection « Kiki ». Grâce à lui, elle accepta de se battre, redonnant force et vigueur au flambeau de l’humanisme. Elle ne renoncera jamais à son amour pour Aimé et lui restera fidèle jusqu’au terme de son long chemin, à l’âge de quatre-vingt-onze ans.
1961. Jaja est jeune, naïve et esseulée après la disparition de son amour. Rejetée par sa belle-famille et soutenue uniquement par sa sœur, elle quitta le Sud, sa région natale. Son bébé dans les bras, elle fit le choix courageux de s'élancer dans l'inconnu le plus total.Elle et Kiki trouvèrent refuge au sein d’un massif montagnard isolé. Là-bas, elle se fit embaucher comme ménagère au sein d'une maison de convalescence pour enfants à la santé déficiente. Un faible salaire pour des jours et nuits à travailler. Telle fut son quotidien durant de nombreuses années. Grâce à son double emploi — lingère le jour et veilleuse la nuit — et à force d'économies strictes, elle parvint à faire construire son propre chalet. Femme veuve, fille-mère, solitaire et battante, elle réussit à remonter la pente de l’enfer. Avant-gardiste des années 60, émancipée contre son gré de l’homme et du couple, elle affronta avec brio la société traditionnelle, chrétienne et moralisatrice. Femme de l’ombre, elle brilla bien davantage qu’elle ne le pensait.
Devenu adulte, Kiki, animé par un esprit d’aventure, partit à la découverte du monde : la Norvège, l’Afrique et le désert du Sahara, le Brésil, la Guyane… Autant de départs qui inquiétaient sa mère, mais nourrissaient surtout une immense fierté. Éloigné géographiquement, son fils Kiki ne lui permit pas de connaître le bonheur d’avoir de petits-enfants à ses côtés. Alors, le destin s’en chargea pour elle… À cinquante mètres de son petit chalet vivaient deux jumelles. Deux petites filles qu’elle vit grandir et pour qui elle devint une véritable grand-mère. Je suis l’une d’elles. Le Vercors fut sa terre d’accueil et d’adoption. Il lui offrit des amis loyaux et des enfants joyeux, venus combler l’éloignement familial.
La vie peut être cruelle. Les épreuves, parfois, injustes. Mais je crois — tout comme le pensait Jaja — que tout arrive pour une raison. Faites le bien et l’univers vous le rendra, un jour ou l’autre. Êtes-vous perplexe ? Attendez la suite.
Les années s’écoulèrent au cœur du Vercors, dans le calme et la plénitude. À soixante ans, Jaja prit sa retraite. Dans son joli chalet, elle lisait, jardinait et tricotait de magnifiques pulls, chaussettes et bonnets colorés pour son entourage. Ses amies venaient régulièrement prendre le thé, l’occasion de refaire le monde, sous le regard des montagnes qui s'invitaient dans le salon par la grande baie vitrée, un relief brutal et majestueux. Une nature foisonnante qui aide à l’apaisement. Elle en était avide et découvrit l'incroyable diversité du monde au cours de nombreux voyages : Turquie, Mali, Thaïlande, Sri Lanka, Guatemala… Autant d’expéditions qui l’enchantèrent. En découvrant d’autres sociétés, religions et coutumes, elle trouva un moyen de s’affranchir un peu des siennes, celles-là mêmes qui l’avaient tant fait souffrir.
Malgré ses maigres revenus, elle décida un jour — assise devant son poste de télévision — de parrainer une enfant du monde : Tséring Lhamo, une petite Tibétaine âgée d’un an. Elle lui envoya de l’argent chaque année jusqu’à ce que le gouvernement prenne le relais, à ses seize ans. Par la suite, elle parraina une autre enfant, Choedon, qui, grâce à son soutien, deviendra infirmière.
Ainsi, Jaja se rendit plusieurs fois au Ladakh, territoire du Tibet. Elle survola la chaîne himalayenne pour atterrir à plus de trois mille cinq cents mètres d’altitude. Sur le toit du monde, elle se sentit chez elle. Des paysages à couper le souffle, empreints de sagesse et de paix, et de nombreux enfants qui ne demandaient qu’à être aimés. Elle adopta ces enfants et leur terre natale, pleine d’humanisme, qui fit écho à celui qu’elle portait en elle depuis toujours et l’enrichit encore.
Durant toutes ces années, Jaja ignorait combien ses gestes humanistes, dépourvus d’intérêt personnel, allaient un jour lui rendre la pareille…
Cela se produisit lors de sa troisième expédition au Ladakh. Le voyage pour se rendre auprès de Tséring était long, inconfortable et éprouvant. Mais rien ne pouvait l’arrêter. Ce fut au milieu de la troisième nuit, de ce troisième voyage, qu’elle se sentit mal. Une douleur abdominale fulgurante s’empara d’elle, la poussant à tâtons dans le noir jusqu’aux toilettes du camp. Une mare rougeâtre s’échappa de son corps fébrile. Elle retrouva sa couche et se rendormit. Seule, silencieuse, courageuse.
Le lendemain, un médecin lui intima de rentrer en France afin d’être hospitalisée au plus vite. Elle refusa. Il s’agissait de sa petite-fille d’adoption. Elle l’aimait plus que tout — comme tous les enfants du monde. Elle resta malgré le total épuisement.
À son retour en France, elle consulta plusieurs spécialistes. Son médecin, après avoir examiné analyses et échographies, la fixa par-dessus ses lunettes, puis déclara qu’il s’agissait d’un cancer du côlon déjà bien avancé. Mais il ajouta également que grâce au Ladakh et après une ablation de vingt centimètres, elle s’en sortirait.
— Comment ça, grâce au Ladakh ? questionna-t-elle.
— Madame, l’extrême altitude du village népalais dans lequel vous avez séjourné a fait pression sur le polype cancéreux jusqu’à le faire éclater. Le Népal vous a sauvé la vie.
Elle fut opérée et subit des complications post-opératoires. La récupération fut lente mais une fois encore, elle se remit debout. Jaja, fervente ambassadrice d’une destinée karmique, fut sauvée par ses gestes modestes et répétés qu’elle avait posés, des années durant, avec foi, amour et sacrifice.
Je ne crois ni au hasard, ni à une destinée forgée dans la roche. Et il me semble qu’être bon dans l’intention de recevoir ne fonctionne pas. La bonté intéressée s’épuise vite et ne tient jamais la distance. Il faut être fondamentalement, naturellement honnête pour que l’univers vous le rende. Des années de bonté et d’humanité pour une vie sauvée. Et pas seulement…
Tout au long de son existence, un trop-plein d’humilité et une difficulté à sortir de l’ombre firent de Jaja une personne solitaire mais profondément aimante. La solitude ne l’a jamais plongée dans l’aigreur, la rancœur ou l’amertume. La gratitude l’habitait pour chaque petit plaisir quotidien : un rayon de soleil, le rire d’un enfant, l’affection d’un chat errant… Elle n’acceptait pas la moindre attention, ou alors, forcée, elle s’en retrouvait fort gênée. Elle n’entendait pas davantage les compliments et se jugeait illégitime à être invitée chez autrui. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir vue dans notre maison. C’est toujours nous qui lui rendions visite.
Grandir aux côtés d’une personne comme elle inculque des leçons de loyauté, de bonté et de compréhension du monde qui sont immuables. J’aimerais seulement être remplie, ne serait-ce qu’au quart, de tout l’humanisme qu’elle incarnait. Inné chez elle, elle me l’a transmis et enseigné. Si aujourd’hui je suis une femme épanouie, c’est en partie parce que Jaja a existé et qu’elle ne cesse encore de m’accompagner.
Et je vais vous dire un secret… Si je suis devenue biographe, c’est parce que j’ai dans ma bibliothèque un diamant brut : le livre de sa vie. Chaque fois que je le relis, je la sens à mes côtés. Chaque fois que je replonge dans son vécu, je ressens son amour et cette force insubmersible qui émanait d’elle. À chaque période difficile, à travers son histoire, elle me transmet sa sagesse et le courage d’affronter la mienne.
À l’aube de mes trente-trois ans, mon souhait le plus cher est désormais de permettre à d’autres que moi d’avoir, eux aussi, sur une étagère, un trésor venu du passé aidant à mieux traverser le présent.
Garder une trace. Transmettre ces liens qui nous unissent à travers des mots et des souvenirs qui nous guident et guideront nos enfants, et les enfants de nos enfants… Apprendre notre histoire, la rendre lisible, inaltérable. Rendre immortels les mortels. Quel plus beau cadeau possible, dans une vie ?
À Jeanine Cerda, femme d’exception.
